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Trump vs. Léon XIV. Bolloré vs. Nora. 

Qu'est-ce que vraiment « l’autorité » ?

19 avril 2026

Cette semaine, deux duels ont défrayé la chronique.

À l'internationale, le président américain Donald Trump, en se comparant à Jésus, dit ne pas être « un grand fan » du pape Léon XIV et ne pas vouloir d'un pape qui le critique. Dans une prière pour la paix faite au Cameroun, le pape avait décrit « un monde en train d'être ravagé par une poignée de tyrans ». Même si ce message semble avoir été rédigé deux semaines plus tôt, il est reçu comme une réponse à Trump.

Re-réponse trumpienne.

Le pape ne souhaite pas débattre davantage. Pour le moment.

Plus proche de nous, Vincent Bolloré a mis fin avec brutalité aux fonctions d'Olivier Nora, l'un des éditeurs les plus respectés du monde francophone. Un homme dont l'autorité dans le milieu littéraire ne faisait aucun doute. D'autant moins avec la horde d'autrices et d'auteurs qui quittent Grasset suite à cette décision.

Derrière les remous, les tensions et les drames qui provoquent ces duels, ce qui est bougrement intéressant dans ces deux affrontements, c'est qu'ils mettent en scène une tension entre deux autorités que les Romains avaient pris la peine de nommer avec précision : la différence entre auctoritas et potestas. Et cette distinction, c'est là que cela nous intéresse, se vit aussi dans les organisations.



1 | Deux mots latins que l'on a tort d'oublier.

Les Romains avaient plusieurs termes pour désigner l'autorité. Voici les deux qui nous intéressent aujourd'hui :

  • La potestas est le pouvoir conféré par un mandat. C'est l'autorité formelle, celle qui vient avec un titre, un rôle, une fonction. Elle donne les moyens légaux d'agir : signer, décider, nommer, licencier. Elle est inscrite dans l'organigramme. On la reçoit. On peut la perdre.
  • L'auctoritas est une autorité morale, intangible, construite par la réputation, la confiance, l'exemplarité et le temps. Elle ne se décrète pas. Elle se mérite. Elle ne figure sur aucune fiche de poste. Et pourtant, dans une salle de réunion, tout le monde sait exactement qui la détient.

Dans l'idéal, ces deux autorités cohabitent dans la même personne. Mais il peut être le cas que non. Cela complique alors la vie de l'entreprise, mais devient intéressant à analyser.

 

2 | Les deux duels, sous l'angle romain.

Revenons à nos deux affrontements de la semaine.

Dans le duel Trump - Léon XIV, nous avons, d'un côté, la potestas la plus puissante de la planète : la présidence des États-Unis. De l'autre, une auctoritas d'une portée mondiale : la parole pontificale, qui repose sur des siècles de confiance morale et de légitimité symbolique, malgré les abus. Ce qui rend ce duel difficile à arbitrer, c'est précisément que les deux parties parlent depuis des registres d'autorité différents. Il n'existe pas de tribunal commun pour trancher entre potestas et auctoritas. Avec une particularité spécifique à la parole du pape : cela reste un mandat et comporte donc un aspect d'auctoritas, mais tellement divin ou symbolique que nous sommes dans un autre registre.

Dans le duel Bolloré - Nora, la mécanique est similaire. Bolloré dispose d'une potestas financière et capitalistique considérable : il peut, il fait. Et il remodèle son empire capitaliste pour donner voix à son idéologie. Olivier Nora, lui, incarnait une auctoritas littéraire profonde : celle que lui conféraient des décennies de choix éditoriaux reconnus, une réputation construite auprès des auteurs et de l'ensemble du monde du livre. On peut démettre quelqu'un de sa fonction. On ne peut pas lui retirer son auctoritas.

Je schématise ici pour des besoins de clarté. La distribution entre ces deux autorités peut être nuancée davantage. Mais cela mène à ce paradoxe :

Formellement, la potestas de l'un gagne en renforçant l'auctoritas de l'autre.

Et ce mécanisme est un risque pour les organisations, car ce duel s'y rejoue à plus petite échelle.

 

3 | Ce que cela change en entreprise.

Voici une situation que vous reconnaîtrez peut-être : une personne détient officiellement le pouvoir de décision (titre, budget, signature). Mais dans les faits, c'est une autre personne à qui l'équipe se réfère spontanément, dont on attend l'avis avant d'agir, dont la parole pèse lourd dans les couloirs.

Ce décalage peut être silencieux et fonctionner, lorsque Auctoritas travaille de manière alignée sur ce que souhaite Potestas. Mais cela peut aussi devenir une source de tensions, voire de paralysie. Car lorsque Potestas et Auctoritas tirent dans des directions différentes, l'équipe est écartelée entre deux formes légitimes d'autorité. Et souvent, personne n'ose le dire.

Or nommer le problème, c'est la première étape pour le régler. Et c'est là que la philosophie devient une ressource précieuse.



4 | Questions pour votre organisation.

Pour passer de l'analyse à l'action, voici quelques questions à explorer :

  • Dans votre équipe ou votre entreprise, qui détient la potestas et qui détient l'auctoritas ? Sont-elles chez la même personne ?
  • Si elles sont séparées, est-ce que cette séparation est connue, acceptée, fonctionnelle ou une source de confusion ?
  • Quand une décision doit être prise rapidement, vers qui se tourne-t-on spontanément ?
  • Est-ce que l'auctoritas informelle de certaines personnes est reconnue et utilisée à bon escient ou est-elle ignorée, voire menacée ?
  • Existe-t-il dans votre organisation des personnes dont l'auctoritas est forte, mais dont la potestas est insuffisante pour agir efficacement ?


Conclusion. 

Les Romains avaient compris ce que nous avons tendance à oublier : l'autorité est plurielle et parfois contradictoire. Dans un organigramme, nous représentons la potestas. Mais l'auctoritas se dessine dans les faits, dans les relations, dans la confiance qui se construit ou s'érode jour après jour.


Avec philosophie,

Bernt.

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